Share

Chapitre 3

last update publish date: 2026-05-21 17:01:52

Chapitre 3

Alexander

La route de Sterling est déserte.

Je le sais sans y être. Je connais cette route par cœur. Je l’ai arpentée des dizaines de fois, à cheval, de nuit, à l’affût, à guetter le bon moment, la bonne date, la bonne heure. Ce soir est le bon soir. Livia Deveraux quitte le manoir familial pour rejoindre son futur époux. Demain, elle aurait été Comtesse. Protégée. Intouchable. Ce soir, elle n’est qu’une passagère dans un carrosse, entourée de gardes fatigués et d’un cocher qui n’a pas vu le danger depuis vingt ans.

Mes hommes sont en place.

Je ne suis pas avec eux. Je ne dois pas être vu. Je reste en retrait, caché derrière un rideau d’arbres, assez près pour entendre, assez loin pour ne pas être découvert.

Le vent souffle du nord. Il charrie l’odeur de la terre humide, des feuilles mortes, et plus loin, très loin, celle du sel. La mer n’est pas loin de Thornfield. La mer est toujours là, témoin silencieux de mes nuits sans sommeil.

J’attends.

Mon cheval, un étalon noir du nom de Shadow, piaffe légèrement sous moi. Je pose une main sur son encolure pour le calmer.

— Bientôt, mon vieux. Bientôt.

Il dresse les oreilles. Il a entendu quelque chose.

Moi aussi.

Au loin, le bruit des roues sur la terre battue. Un grincement régulier, presque mélodique, qui se rapproche lentement. Le carrosse de Livia.

Je retiens mon souffle.

La lune est absente. Les étoiles sont rares. La forêt est si noire qu’on pourrait croire que le monde entier a disparu, englouti par les ténèbres. Mais non. Le monde est là. Et dans quelques instants, il bascule.

Les roues se rapprochent. Je distingue maintenant la silhouette massive du carrosse, tiré par deux chevaux gris, flanqué de deux gardes à cheval. Derrière, un troisième garde ferme la marche. Devant, le cocher, emmitouflé dans une épaisse cape de laine.

Je ne vois pas Livia. Elle est à l’intérieur, cachée derrière les rideaux tirés. Je l’imagine. Jeune. Belle. Vierge. Effrayée peut-être. Ou indifférente. On dit qu’elle épouse Sterling sans amour. On dit qu’elle a les yeux vides. On dit beaucoup de choses. Je saurai la vérité quand je la verrai.

Le carrosse de Livia est intercepté sur la route de Sterling.

Mes hommes jaillissent.

Ils sortent des fourrés comme des spectres, comme des morceaux de nuit arrachés au ciel. Six ombres noires qui fondent sur les gardes sans un cri. Je vois tout. Chaque détail. L’épée qui brille une seconde avant de frapper plat contre un casque. Le garde qui bascule de sa selle, incapable de comprendre ce qui lui arrive. L’autre qui porte la main à son arme, trop tard, empoigné par Gregor qui le plaque au sol.

Les hommes d’Alexander neutralisent les gardes.

C’est propre. C’est rapide. C’est chirurgical. En moins d’une minute, les trois gardes sont à terre, assommés mais vivants. Le cocher tente de fuir. Un homme lui attrape le bras. Un autre lui noue un bâillon. Il se débat faiblement, puis se tait.

Le carrosse s’arrête.

Le silence revient.

Et Livia n’a toujours pas crié.

J’attends.

La portière s’ouvre. Gregor se penche à l’intérieur. Je ne vois pas son visage, mais je devine son hésitation. Une seconde. À peine.

Puis elle sort.

Livia Deveraux.

Je la vois pour la première fois.

Elle est plus jeune que je ne l’imaginais. Dix-neuf ans, peut-être moins. Ses cheveux bruns dénoués tombent en vagues épaisses sur ses épaules. Elle porte une robe de voyage simple, bleu nuit, sans fioritures. Pas de bijoux. Pas de coiffure élaborée. Elle devait se préparer à dormir dans le carrosse.

Ses yeux sont grands, clairs, et terriblement vides.

Livia est capturée sans un cri.

Elle ne hurle pas. Elle ne pleure pas. Elle ne demande pas grâce. Elle regarde Gregor, puis les autres hommes, puis le carrosse vide, puis la route noire. Son visage est étrangement calme. Pas de peur. Pas de colère. Juste une sorte de lassitude profonde, comme si on venait de lui annoncer un contretemps mineur. Un retard. Un désagrément.

Elle est sous le choc.

Je le vois à ses mains. Elles tremblent. À peine. Mais assez pour que je remarque. À ses lèvres. Elles remuent, comme si elle voulait parler sans y parvenir. À ses yeux. Ils clignent trop vite, trop souvent.

Le choc. Rien d’autre pour l’instant. La peur viendra plus tard. La colère aussi. La révolte peut-être. Mais pour l’instant, elle est là, debout au milieu de la route, entourée d’inconnus masqués, et elle ne dit rien.

— Mademoiselle Deveraux, dit Gregor de sa voix grave. Vous allez venir avec nous. Sans résistance. Personne ne vous fera de mal.

Elle le regarde.

Elle ne répond pas.

— Mademoiselle ?

— Je vous entends.

Sa voix est claire. Pas de panique. Pas de fausset. Juste une note d’épuisement, comme si elle avait déjà traversé ce moment mille fois dans ses cauchemars.

— Vous allez monter sur ce cheval, derrière moi. Nous partons tout de suite.

— Où ?

— Vous le saurez quand vous y serez.

Elle hoche la tête. Elle s’approche du cheval. Ses jambes semblent faibles, mais elle ne tombe pas. Gregor l’aide à se hisser en croupe. Elle pose ses mains sur ses épaules sans hésiter.

Livia est capturée sans un cri.

Je ne peux plus détacher mes yeux d’elle.

Quelque chose en moi vacille. Je ne sais pas quoi. Une certitude, peut-être. Ou un doute. Je m’attendais à une proie facile. Une fille riche, gâtée, pleurnicharde. Je trouve une femme étrangement maîtresse d’elle-même, même dans l’horreur de l’enlèvement. Une femme qui ne crie pas. Une femme qui regarde l’abîme en face et ne cligne pas des yeux.

Les hommes se regroupent. Gregor donne un ordre silencieux d’un geste de la main. Ils s’éloignent en file indienne, prennent un sentier de traverse qui mène vers Thornfield par la forêt. Le carrosse reste là, abandonné. Les gardes dormiront jusqu’à l’aube. À leur réveil, ils ne sauront rien dire, rien décrire. Des ombres. Des masques. Une jeune fille enlevée sans une trace.

Derrière mon rideau d’arbres, je reste immobile.

Shadow souffle doucement. Je caresse son encolure sans y penser.

Livia vient de passer à côté de moi sans me voir. Le vent a porté son odeur jusqu’à mes narines. Un parfum subtil, presque effacé, de lavande et de peau propre.

Je ferme les yeux.

Quand je les rouvre, la colonne a disparu dans l’obscurité.

Je sors de ma cachette. Je m’approche du carrosse vide. Les gardes sont étendus sur le sol, quelques-uns gémissent doucement dans leur sommeil forcé. Le cocher, ligoté, me regarde avec des yeux horrifiés.

Je ne lui adresse pas la parole.

Je tourne mon cheval. Je prends le même sentier que mes hommes.

Devant moi, la forêt noire.

Derrière moi, la route vide.

Et au milieu, quelque part entre les arbres, une jeune fille silencieuse qu’on emmène vers mon manoir.

Je presse l’allure. Je veux arriver avant eux. Je veux être là quand elle posera le pied dans Thornfield pour la première fois.

Je veux voir ses yeux vides s’emplir de peur, ou de haine, ou de quelque chose d’autre que je ne saurais pas nommer.

La nuit sans lune m’avale.

Les arbres défilent. Le vent siffle.

Je pense à ma mère. À ma sœur.

— Ce soir, j’ai frappé, murmuré-je à leur intention.

Les flammes qui les ont consumées dansent encore devant mes yeux. Mais ce soir, une autre flamme est née. Plus froide. Plus dangereuse.

Celle d’une obsession qui vient à peine de commencer.

Quand la forêt s’éclaircit enfin et que les tours de Thornfield apparaissent dans la pénombre, je ralentis.

La porte du manoir est ouverte.

Mes hommes sont déjà là. Gregor aide Livia à descendre de cheval. Elle est livide. Ses jambes tremblent visiblement.

Elle lève la tête.

Elle voit Thornfield.

Elle voit ses murs noirs, ses tours crénelées, ses fenêtres obscures.

Elle voit le tombeau de ma mère, de ma sœur, de tout ce que j’ai aimé.

Et elle sait, sans que personne ne lui dise, qu’elle vient d’entrer dans un piège dont elle ne sortira pas indemne.

Moi, je reste dans l’ombre de l’entrée.

Je la regarde.

Elle ne me voit pas.

Pas encore.

Mais quand elle me verra, quand nos regards se croiseront pour la première fois, rien ne sera plus jamais comme avant.

La vengeance a un visage.

Le mien.

Et ce visage, Livia Deveraux va apprendre à le connaître.

Très bientôt.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Le chantage du duc   Chapitre 51

    Chapitre 51LiviaLe Duc vacille, je le vois chanceler comme un homme ivre, comme un boxeur qui vient de recevoir un coup en pleine tempe et qui ne sait plus où il se trouve, et je sens mon cœur se serrer dans ma poitrine à la vue de cet homme si fort, si fier, si implacable, qui s'effondre devant moi comme un château de cartes balayé par le vent. Il ne me croit pas, il refuse de me croire, il s'accroche à ses certitudes comme un naufragé à une épave au milieu de l'océan, et je ne peux pas lui en vouloir, je ne peux pas lui reprocher son incrédulité, car ce que je viens de découvrir est si énorme, si bouleversant, si impossible, que moi-même j'ai du mal à y croire, que moi-même je me demande si je ne suis pas en train de rêver éveillée dans cette cave obscure qui sent la moisissure et le désespoir.

  • Le chantage du duc   Chapitre 50

    Chapitre 50AlexanderLes mots de Livia s'abattent sur moi comme des coups de massue, ils percent mes défenses une à une, ils pulvérisent mes certitudes, ils font voler en éclats le monde que j'avais construit sur les cendres de ma famille, ce monde de vengeance et de haine qui était ma seule raison de vivre. Une femme dans les souterrains. Une femme qui signe de la lettre E. Une femme qui se cache derrière Livia, recroquevillée sur une paillasse de paille moisie, et qui lève vers moi des yeux bleus que je reconnaîtrais entre mille, des yeux que j'ai vus sourire sur un portrait, des yeux que j'ai vus se fermer dans mon imagination le soir de l'incendie, des yeux que j'ai crus fermés à jamais, réduits en cendres avec le reste de son corps. Je pâlis, je sens le sang se retirer de mon visage comme une marée qui reflue, comme un fleuve qui remonte ver

  • Le chantage du duc   Chapitre 49

    Chapitre 49LiviaLa voix du Duc a claqué dans le silence de la cave comme un coup de tonnerre, elle a fait vibrer les murs de pierre suintants d'humidité, elle a fait trembler la flamme de ma bougie, et je me suis retournée pour lui faire face, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine, les mains moites serrées sur le chandelier d'argent, mais la détermination plus forte que la peur, plus forte que la prudence, plus forte que tout ce qui aurait dû me pousser à me taire et à courber l'échine. Il est là, debout à quelques pas de moi, silhouette noire surgie des ténèbres comme un démon de glace, le visage à moitié éclairé par la lueur vacillante de ma bougie qui sculpte ses pommettes hautes et creuse des ombres sous ses yeux gris. Ses yeux gris, justement, ces yeux que j'ai appris à connaît

  • Le chantage du duc   Chapitre 48

    Chapitre 48AlexanderJe descends l'escalier en colimaçon derrière elle, silencieux comme un spectre qui n'a pas besoin de faire de bruit pour se déplacer dans les ténèbres, mes bottes de cuir noir ne produisent aucun son sur les marches de pierre usées par les siècles, polies par les pas de tous ceux qui les ont foulées avant moi, et je la suis dans les entrailles de Thornfield, ces souterrains que je n'ai pas visités depuis des années, ces souterrains que mon père m'avait montrés quand j'étais enfant en me faisant jurer de ne jamais y revenir. L'air est glacé, humide, chargé d'une odeur de moisissure ancienne et de quelque chose d'autre que je ne veux pas identifier, une odeur de chair et de souffrance et d'abandon qui me prend à la gorge et me soulève le cœur. La flamme de sa bougie danse devant moi co

  • Le chantage du duc   Chapitre 47

    Chapitre 47LiviaDerrière la porte, un escalier en colimaçon, un escalier de pierre étroit et usé par les siècles, dont les marches sont creusées en leur milieu par les pas de tous ceux qui les ont foulées avant moi, et qui s'enfonce dans les entrailles du château comme une spirale sans fin. L'air est froid, humide, chargé d'une odeur de moisissure et de quelque chose d'autre, une odeur que je ne reconnais pas mais qui me hérisse les poils sur la nuque, une odeur de renfermé et de souffrance, une odeur de cachot et d'abandon. Ma bougie vacille dans le courant d'air qui monte des profondeurs, elle menace de s'éteindre à chaque marche, et je la protège de ma main libre en descendant lentement, prudemment, les doigts de mon autre main effleurant le mur de pierre suintant d'humidité qui dégouline sous mes paumes comme de la sueur froid

  • Le chantage du duc   Chapitre 46

    Chapitre 46AlexanderJe ne dors pas, je ne dors jamais vraiment, le sommeil est un art que j'ai désappris il y a dix ans dans les flammes de mon manoir familial, et cette nuit je suis plus éveillé que jamais, assis dans le fauteuil de cuir usé de ma chambre, les yeux fixés sur le portrait d'Eleanor posé sur le chevet comme un reproche silencieux, comme une accusation muette qui me poursuit depuis la nuit de l'incendie. La bougie sur la table de chevet achève de se consumer dans un dernier crépitement, la flamme vacille, menace de s'éteindre, se ravive une dernière fois avec une intensité presque désespérée avant de rendre l'âme dans un mince filet de fumée blanche qui monte en spirale vers le plafond de pierre, et je ne la remplace pas, je laisse l'obscurité m'envahir, m'engloutir, me digérer comme elle le fait chaque

  • Le chantage du duc   Chapitre 31

    Chapitre 31AlexanderLe silence de Livia est plus éloquent que tous les mots qu'elle aurait pu prononcer, plus lourd de sens que toutes les excuses ou les justifications qu'elle aurait pu me servir, et je le reçois comme un baume sur une plaie ouverte depuis dix ans, comme un pansement sur une brû

  • Le chantage du duc   Chapitre 30

    Chapitre 30LiviaLa voix du Duc résonne encore dans le silence de l'aile ouest, elle vibre contre les murs noircis par les flammes anciennes, elle se répercute dans ma poitrine comme l'écho d'un coup de tonnerre qui ne veut pas s'éteindre, qui continue de gronder longtemps après que la foudre est

  • Le chantage du duc   Chapitre 26

    Chapitre 26LiviaLa nuit est tombée sur Thornfield, une nuit sans lune et sans étoiles, une nuit si noire qu'on dirait que le château tout entier a été englouti par les ténèbres, avalé par un océan d'obscurité qui ne laisse rien subsister du monde des vivants. Je suis seule dans ma chambre, allong

  • Le chantage du duc   Chapitre 23

    Chapitre 23AlexanderLes mots de Livia flottent dans l'air glacé de la grande salle, ils dansent autour de moi comme des lucioles dans la nuit, ils s'insinuent dans mes oreilles et descendent dans ma gorge et se logent dans ma poitrine comme des échardes de verre, et je les reçois avec une stupeur

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status