LOGINIl tourna les talons, retourna s’asseoir derrière sa table, et reprit l’étude de ses cartes comme si la conversation était terminée. Comme si elle n’avait jamais eu lieu. Comme s’il ne venait pas de lui demander l’impossible.— Tu peux disposer, dit-il sans lever les yeux.Lyra se leva, les jambes tremblantes, le cœur en miettes. Elle se dirigea vers la porte, la main déjà sur la poignée, quand la voix de Theron l’arrêta une dernière fois.— Lyra.Elle se retourna, le visage pâle, les yeux brillants.— Ce que je t’ai dit, ce n’est pas un ordre. C’est un conseil. Un conseil d’Alpha, de père, d’homme qui a vu trop de guerres et trop de morts. Tu en feras ce que tu veux. Mais souviens-toi de mes paroles quand viendra l’heure des choix.Elle hocha la tête, incapable de parler, et sortit du bureau.Dans le couloir, elle s’adossa au mur de pierre, porta une main à sa poitrine, et sentit son cœur battre à tout rompre sous ses doigts. « Ne tombe pas amoureuse de mon fils. » Trop tard, Alpha.
— Ne me remercie pas. Prouve-moi que j’ai raison. Continue à t’entraîner. Continue à te battre. Continue à protéger ceux qui te protègent. Et peut-être qu’un jour, tu seras plus qu’une guerrière. Peut-être qu’un jour, tu seras...Il s’interrompit, et son visage se ferma brusquement, comme si une pensée soudaine venait de lui traverser l’esprit. Ses yeux dorés se posèrent sur Lyra avec une intensité nouvelle, plus aiguë, plus pénétrante.— Mais il y a une chose que je dois te demander, reprit-il d’une voix plus basse, plus dure. Une chose que je veux que tu me promettes.— Laquelle ?Il se pencha vers elle, posa ses deux mains sur les accoudoirs de la chaise, et son visage ne fut plus qu’à quelques centimètres du sien. Elle sentait son souffle sur sa peau, chaud et régulier, et l’odeur de la forêt qui imprégnait ses vêtements.— Ne tombe pas amoureuse de mon fils.Le monde s’arrêta.Lyra resta figée, les yeux écarquillés, le cœur suspendu dans sa poitrine comme un oiseau frappé en plei
Lyra obéit, le dos droit, les mains sur les genoux. Elle soutint son regard sans ciller, comme elle avait appris à le faire. Elle n’était plus la jeune fille tremblante qu’il avait menacée de chasser quelques semaines plus tôt. Elle avait changé. Et il le voyait.— J’ai entendu ce qui s’est passé hier soir, commença-t-il sans préambule. J’ai entendu que tu avais affronté une louve des Crocs de Sang. Une guerrière d’élite. Sans arme, sans transformation, sans rien d’autre que ton courage et ta rage. J’ai entendu que tu l’avais fait reculer. Que tu lui avais arraché un œil avec tes ongles. Que tu lui avais jeté des pierres comme une furie.— Ce n’était pas de la rage, répondit Lyra calmement. C’était de la survie.— La survie, c’est de la rage. La rage de vivre. La rage de ne pas mourir. Ne confonds pas les deux.Il se leva, contourna la table, et s’approcha de la fenêtre en ogive qui donnait sur la forêt. Le soleil du matin découpait sa silhouette massive contre la pierre grise, et Lyr
— Ne t’inquiète pas. Je ne me perdrai pas. Je ne pourrais pas. Parce que tu es là. Parce que chaque fois que je ferme les yeux, je vois ton visage. Chaque fois que je doute, j’entends ta voix. Tu es mon ancre, Lyra. Ma boussole. Mon nord.Elle baissa les yeux, les joues brûlantes, le cœur gonflé d’une émotion qu’elle ne savait pas nommer.— Alors ne t’éloigne pas trop, murmura-t-elle. Sans toi, je serais déjà morte dix fois.— Alors on est quittes.Il sourit, et ce sourire, bien que fragile, bien que timide, était le plus beau qu’elle ait jamais vu. Le sourire de Kael. Le vrai. Celui qui venait du fond du cœur, qui effaçait les ombres, qui promettait des lendemains meilleurs.Dehors, la lune s’était voilée derrière les nuages, et la forêt bruissait doucement sous le vent. Les sentinelles montaient la garde, silencieuses et vigilantes. Les morts dormaient en paix. Et dans la chambre aux murs de pierre, deux jeunes gens que tout semblait destiner à s’entre-déchirer venaient de franchir
— Parce que je te connais. Parce que je te vois. Pas le loup. Pas l’héritier. Pas le futur Alpha. Toi. Kael. Celui qui m’a sauvé la vie sur le parking de l’hôpital sans même savoir qui j’étais. Celui qui a passé des nuits entières devant ma porte pour me protéger. Celui qui m’a tenu la main dans le verger et qui m’a promis de reconstruire ce monde avec moi. Tu n’es pas un monstre. Tu n’as jamais été un monstre. Tu es un homme, avec ses forces et ses faiblesses, ses lumières et ses ombres. Et je t’accepte tout entier. Avec tes ombres. Avec tes ténèbres. Avec tout.Elle marqua une pause, et sa voix se fit plus douce encore.— Je n’ai pas peur de toi, Kael. J’ai peur pour toi. Peur de ce que cette guerre va faire de toi. Peur de ce que tu vas devoir sacrifier pour nous protéger. Peur que tu te perdes en chemin, que tu oublies qui tu es vraiment. Mais de toi, non. De toi, je n’aurai jamais peur.Kael ferma les yeux, et un sanglot silencieux secoua ses épaules. Il ne pleurait pas comme un
Ils montèrent l’escalier en colimaçon, traversèrent le couloir obscur, et Lyra le guida jusqu’à sa chambre. Ce n’était pas la première fois qu’elle entrait dans cette pièce – elle y avait passé la nuit de la pleine lune, assise sur une chaise, à veiller sur son sommeil agité. Mais ce soir, les rôles étaient inversés. C’était lui le blessé. Lui qui avait besoin d’être soigné, protégé, ramené du côté des vivants.Elle referma la porte derrière eux, alluma une bougie sur la table de chevet, et l’aida à s’asseoir sur le bord du lit. Il obéit sans un mot, comme un enfant docile, le regard fixé sur le sol. La couverture avait glissé de ses épaules, et il était là, nu, couvert de sang séché et de poussière, les mains posées sur les genoux, les doigts encore agités de tremblements convulsifs.Lyra s’agenouilla devant lui, trempa un linge dans la bassine d’eau propre qu’une servante avait laissée près de la cheminée, et entreprit de nettoyer le sang sur son visage. Elle le fit avec des gestes
Le blanc.C’est la première chose qu’elle vit. Un blanc immense, aveuglant, qui lui brûlait les yeux comme si elle ne s’en était jamais servie. Elle cligna plusieurs fois, lentement, péniblement. Le blanc resta. Il était partout. Le plafond, les murs, les draps qui recouvraient son corps. Même la l
Il ne répondit pas. Il ne répondrait plus jamais.La main de Lyra se tendit vers lui. Un geste absurde, impossible – elle était bien trop loin, le bras trop court, le corps trop brisé. Mais elle la tendit quand même, cette main tremblante, couverte d’éclats de verre et de sang, cette main qui avait
Le bruit ne s’arrêtait pas. Il changeait, se transformait, devenait autre chose. Le crissement du métal qui se froisse, le sifflement de la vapeur qui s’échappe du radiateur crevé, le tic-tac entêtant du clignotant qui continuait de fonctionner, absurde, mécanique, obstiné. Et quelque part, très lo
Le jour déclinait rapidement, mangé par les nuages. La pluie tombait sans discontinuer, martelant le toit de la voiture comme un tambour impatient. Lyra sentait le sommeil la gagner, lentement, insidieusement. Le bercement de la route, la chaleur de l’habitacle, le bruit régulier des essuie-glaces,







